Redouanne Harjane : « Dans ce métier si tu n’es pas bien entouré, tu peux vite péter des câbles. »

Redouanne Harjane : « Dans ce métier si tu n’es pas bien entouré, tu peux vite péter des câbles. »

Redouanne Harjane est de ceux qui ne chôment pas. Dans la vie, il est comme à la scène: même sens de l’humour, même sens de la répartie, même intelligence déconcertante. Ce qui l’en différencie? Sa timidité qui étonne. Mais une chose est certaine: Rédouanne détonne. Détenteur d’un regard aiguisé sur notre société, c’est au travers de son talent qu’il l’exprime. Après avoir été connu du grand public grâce au Jamel Comedy Club, il a enchaîné les projets pour aujourd’hui flirter avec le cinéma puisqu’il a le premier rôle dans le film de Sara Forestier « M ». Il revient pour une date exceptionnelle à La Cigale le 15 mars prochain pour son One Man Show. Discussion avec ce comédien au talent prometteur.

Peux-tu te présenter en quelques mots? 

Comédien / chansonnier / acteur !

Tu commences par la musique ou le théâtre ?

Déjà tout petit, c’est un truc que j’avais en moi, raconter des histoires. Je fréquentais les théâtres et puis j’ai rencontré une prof qui m’a donné confiance en moi et qui m’a encouragé à passer les concours du conservatoire de Metz. Je l’ai donc fait et en parallèle j’ai arrêté l’école. Après cela, je suis parti dans l’Ouest de la France faire un lycée alternatif, j’ai repris le théâtre là-bas, la musique aussi. Après ce lycée, je suis venu à Nancy où j’ai fait une école de jazz pour ensuite finir sur Paris retrouver un pote chez qui j’ai squatté. Il était aux Cours Florent, je ne voulais pas tout faire comme lui alors moi j’ai fait les Cours Simon.

La musique est arrivée après ?

C’est à l’école alternative que j’ai eu accès à des instruments. Je n’allais pas vraiment en cours. Je passais la plupart de mes journées en studio mais surtout j’ai un grand frère, et comme tous les petits frères, j’ai squatté ses CDs. D’ailleurs il était aussi à l’école alternative. Maintenant, il est éducateur, il s’occupe d’enfants et d’ados. En fait si tu veux, il organisait des concerts donc on avait toujours plein de groupes qui venaient à la maison dormir. Un jour, il y en a un qui a laissé sa guitare et du coup ça a commencé comme ça. J’ai gratté la guitare sans aucune base quoi, autodidacte, puis le piano, et la clarinette.

Ça t’est venu naturellement alors ?

Disons que même si c’est en autodidacte, il y a une somme de travail fournie improbable. Donc oui, c’était assez naturel. Il y a des artistes dont je respecte le travail qui m’ont influencé genre Devos, Coluche. Pas tant pour leurs discours politique ou humoristique mais surtout parce qu’ils étaient capables d’allier humour et musique. Quand tu regardes Coluche de temps en temps il avait une guitare, Raymond Devos lui était souvent accompagné d’instruments.
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Du coup ça a été naturel pour toi de faire ça mais était-ce aussi une façon d’apporter ta différence ?

Il faut cultiver sa différence ! En tout cas maintenant, plus je livre mes créations, plus je me prends la tête pour ne pas me répéter et surtout pour essayer d’innover à chaque fois. Mais ce n’est pas mon moteur premier. Moi, c’est surtout de raconter une histoire d’être à l’aise dans mon exercice de style mais je ne cherche pas à faire mieux ou à dénoter. Je ne dénote pas moi-même parce que c’est la guerre.

Te considères-tu avant tout comme musicien ou plutôt comédien ?

Je pense que c’est un peu tout quoi ! Quand tu tournes dans des films, par exemple tu es au service du réalisateur ou de la réalisatrice donc tu n’es qu’un outil. François Cluzet a dit un truc très juste « L’interprète c’est celui qui se prête. » Voilà, tu prêtes ton identité, ton corps, tu dois être maniable. Moi quand je suis sur scène, quand c’est mon propre spectacle, c’est le mien. Si j’ai envie de faire des claquettes, je le fais. Après je fais surtout des choses cohérentes avec ce que j’ai envie de défendre.

Ces deux arts te plaisent… 

Oui et je suis nostalgique d’un truc que les français aimaient bien à l’époque: des Jean-Pierre Cassel qui étaient capables d’être danseurs, chanter et faire rire. La classe à la française, tous ces trucs que les kainris ont récupéré genre « La La Land ». On parle beaucoup de ce film en ce moment mais les français, ça fait des centaines d’années qu’ils font cet exercice de style, qu’ils sont capables de chanter, monter sur un tabouret et faire l’esquive parfaite pour bien retomber. C’est vrai que ce n’est plus d’actualité, à présent on est mis dans une case genre toi tu sais faire ça, toi tu fais ça… Maintenant on se met dans une niche et on y reste. Mais moi ça ne me plaît pas de rester enfermé, je me dis qu’être artiste, ce n’est pas ça.
Si demain j’ai envie d’écrire un poème parce que, ce que je ressens, je ne peux que l’exprimer à travers un poème, je ne vais pas me frustrer en m’empêchant d’écrire ce poème. Si je ressens le besoin de l’exprimer à travers une blague alors je vais faire une blague, si j’ai besoin d’écrire une chanson, j’écris une chanson. Surtout être sur scène c’est l’humain quoi. Si tu ne défends pas l’humain, la cause humaine avant tout, tu n’as rien à foutre sur scène.

On t’a vu en première partie d’Orelsan, Stromae, Oxmo. Comment as-tu été choisi ? 

Je pense que les trois mecs que tu viens de citer sont trois personnes intelligentes et sensibles. Des personnes qui ont toutes vécu leur propre truc : Orelsan, à son échelle, il a subi quelques vagues un peu hardcore. Oxmo, à son échelle, a subi quelques désagréments. Stromae, pareil, entre le premier et le deuxième album, il a subi un passage à vide. Je te parlais de l’humain, les mecs ils sont quand même dans une sensibilité. Ils savent que tu ne peux pas être sur scène si tu ne te poses pas de questions. En fait, il y a une espèce de logique. Déjà humaine parce qu’on s’entend bien. Mais dans un second temps j’ai apprécié l’exercice de style qui est qu’un humoriste ouvre pour un musicien, c’est marrant. Le but ce n’est pas non plus faire un maximum de trucs qui dénotent. Moi c’est la culture des mots. Orelsan c’est très british et puis en même temps c’est la province, c’est la France, c’est raconter des histoires. Stromae, c’est très élégant, c’est très stylé et c’est très esthétique. Moi j’aime à croire que je suis un mec stylé et vrai ! Parce que les trois ne vont pas s’inventer une vie de gangster, genre « J’ai tiré sur un mec pour mon argent », on parle plutôt de femme, d’alcool, de loyer impayé d’électricité, de facture, ça parle de la vie quoi, la vraie…

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Tu nous parlais de cinéma. Tu as eu le premier rôle dans le film de Sara Forestier « M« , comment l’as-tu vécu? 

C’est assez physique, en tout cas le rôle qu’on m’a confié l’était. Je pense que je n’ai rien compris ! La grande histoire : on m’appelle pour faire un casting pour  le film de Sara Forestier. Elle a vu tout Paname : Kev Adams, Oxmo, et des mecs pas connus. Il y a eu 5-6 piges de casting, elle est allée dans toutes les banlieues de Paname. Elle a fait toutes les salles de boxe de Paris… Après ce premier casting ils me font comprendre que c’est mort. Je pars, je fais ma vie. Six mois après, j’ai eu le temps de changer physiquement parce que j’étais sur un autre projet. Ils me rappellent pour faire des essais pour Dheepan. Je ne décroche pas de rôle, par contre, Sarah a vu les essais de Dheepan  et souhaite me revoir. Je refais des essais et deux semaines après elle m’appelle directement sur mon téléphone, elle veut me rencontrer. On va dîner, on discute, on apprend à se connaître. Le lendemain, elle me fait parvenir le scénario que je lis mais elle à aucun moment elle ne me dit clairement que c’était pour moi. C’était très vague et puis petit à petit je rentre dans la préparation. J’ai dû perdre 17 kg. Pendant deux mois et demi je faisais de l’assèchement et du renforcement musculaire en allant le matin à la salle et le soir à la boxe. Je n’avais pas le droit d’y aller en taxi, il fallait que je prenne le RER ! Puis sont arrivés les deux mois de tournage. Je n’avais pas le droit de dormir chez moi, je dormais dans un motel au bord de l’autoroute, tu sais les mêmes motels où ils tournent Jacquie et Michel ! J’étais là-bas, je mangeais des fruits secs, pas le droit de boire d’alcool, de fumer bref c’était très très physique.

Pour un premier rôle ça semble être très intense !

Oui ! beaucoup de conversations, beaucoup de psychologie. En fait, quand tu veux être acteur tu crois qu’avoir le premier rôle ça te permet d’arriver sur le plateau en disant: « Ramenez-moi tout de suite un cheeseburger ! » Non, tu fermes juste ta gueule en fait. Et ça même si tu travailles dur puisque tu ne travailles pas plus dur que la réalisatrice ou les équipes technique en réalité. Tu dois apprendre à être calme, posé et tu dois donner le meilleur mais tu ne sais jamais ce que c’est, parce que tu ne te vois pas. Le rôle est beau, l’histoire est très belle, elle est particulière, il y a des codes couleurs forts. C’est un putain de film mais je n’ai rien vu, je n’avais pas le droit de regarder. Une fois, j’ai craqué sur le tournage tellement c’était intense. La réal a fait la cainri, elle n’a pas rigolé ! Tu vois le corps que j’ai dans le film, rien à voir. En fait, c’est pour ça que j’ai mis du temps à redescendre, je ne me reconnaissais pas. Puis j’ai retrouvé mon rythme de vie, je me suis remis à tiser, à manger avec les potos, c’était très difficile. Je pense que dans ce métier, si tu n’es pas bien éduqué et que tu n’es pas bien entouré, si tu n’as pas des gens sains autour de toi, tu peux vite péter des câbles.

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Le fait que ce soit son premier film en tant que réalisatrice, ça a joué pour toi ?

Bien sûr. Non seulement, elle joue dedans et elle le réalise et elle prend un mec qui n’a jamais joué de premier rôle. Tu imagines la pression qu’elle doit avoir sur les épaules ? Puis quelques fois, j’avais tendance à vouloir tout envoyer chier et en même temps je me disais « Putain elle fait tout pour que je donne le meilleur de moi-même. » Bref il y a toute une énergie qui fait que tout le monde est à cran et toi tu as le premier rôle. Donc, soit tu fais le mauvais mec, soit tu es à l’écoute et tu fais le bon soldat. En même temps, il ne faut pas se laisser manger. Il fallait que je trouve le bon compromis, il le fallait pour rendre le film plus beau.

Et du coup le cinéma maintenant c’est quelque chose qui t’attire et qui fait parti de tes projets ?

Non, ma préoccupation première reste la scène. Déjà, j’ai la chance d’avoir un spectacle et de pouvoir tourner en France, de pouvoir aller un peu partout, de rencontrer des gens dans des patelins isolés. Parfois, la fracture sociale est terrible. Ils n’ont pas d’oseille, le peu d’oseille qu’ils ont, ils le mettent sur ton spectacle, je te parle de 300, 400, 600 personnes. Au cinéma, tu n’as pas un retour direct : quand tu crois que tu es drôle, les techniciens ils s’en battent les couilles. Ils sont en train de changer une ampoule et toi tu te dis « Putain, merde, c’est mauvais ce que j’ai fait ? » mais ils sont juste concentrés ! Puis le cinéma ça ne t’appartient pas, c’est ce que je te disais, tu te prêtes.

Ce spectacle est pour toi l’un des plus personnels, peux-tu nous dire pourquoi ?

C’est la première fois où mon personnage s’est effacé par rapport à ma vraie vie. Le mec de province de Metz qui vient sur Paris, tenter sa chance, qui galère pour payer un loyer avec l’amour, l’oseille… Toutes les vraies observations que je fais, je les donne à mon personnage. Finalement, c’est là où je réalise que je suis un comédien, un interprète.

As-tu pour projet de faire de la musique en sortant par exemple un album ?

Oui, je suis dessus. J’ai envie de faire un album cohérent avec ce que je fais sur scène : un livret audio, des contes, raconter des histoires avec des dessins. Pas juste un album à vendre. En tout cas, j’y réfléchis.

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Qu’est-ce qui a t’influencé musicalement ?

Le Punk Rock Alternatif Français Anglais également m’ont beaucoup influencé. J’adore Bach aussi, c’est le boss !

Actuellement, qu’est-ce que tu écoutes ?

Bon Iver je me le mets en boucle ! Sinon Nate Dogg, très dangereux, et José Gonzalez. J’aime quand la musique est épurée, c’est pour ça que j’aime bien le Punk et le Rock.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de monter sur scène ?

Jamel m’a beaucoup influencé. Je le voyais comme un vrai artiste avec une énergie de ouf, une vraie patate !

Du coup, ça t’a fait quoi de taffer avec lui ?

Je me suis senti respecté mais surtout ça veut dire que j’avais peut-être raison d’y croire et que ce n’est pas rien quand un artiste de son standing te repère. Ça m’a donné confiance en moi.

On va finir sur Paris, ça représente quoi Paris pour toi ?

Je suis parisien depuis plus de dix ans maintenant. C’est particulier Paris je préfère quand il n’y a personne, en Août ! Ça représente tellement de choses parce que je suis passé par tellement de phases à Paris : chambre de bonne / chiotte sur palier / bagarre au couteau dans l’appartement d’à côté à sous les spot-lights / invité dans des défilés de mode avec Bella Hadid. Pour moi, Paris ça représente le multiculturalisme : le chinois à 7 euros, les musées, l’esthétisme… C’est celui que j’aime et que je prends. Je me déplace en vélo ou à pieds, je prends très peu le métro. J’aime Paris parce qu’on peut marcher. Je pourrais le faire ailleurs mais il y a quand même un truc à part à Paname.

Quand tu n’es pas sur scène où peut-on te croiser en train de dîner ou de boire un verre?

J’adore dîner au Clown bar et au Saturne. Pour boire un verre je conseille Les cents kilos ou Au cœur fou, au moment où il n’y a personne. J’aime les bars où il n’y a pas grand monde. Je ne suis pas très hype comme mec.

Propos recueillis par Louisa Marteau Rehaz / Marvin Jouglineu

Photos pour Les P’tits Parisiens: Edouard Richard

Retrouvez Rédouanne Harjane sur les planches de La Cigale pour une date exceptionnelle le 15 mars 2017. Pour réserver vos billets c’est par

Merci Les Niçois pour l’accueil !

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