Portrait: Raphäl Yem

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Raphäl Yem, papa comblé-animateur-journaliste, est de la race des bosseurs, ceux qui ne font pas semblant. De MTV, à BET en passant par Radio Nova et Fumigène, il est sur tous les fronts. Et pendant qu’il entremêle ses rêves et ses projets pour les mener à bien, la vie semble lui sourire généreusement. Aujourd’hui il se confie à nous, droit dans les yeux.

Bonjour Raphäl ! Peux-tu te présenter en quelques mots ? 

Hola ! Je suis animateur TV/radio, journaliste citoyen, sans carte de presse, passé par HEC, les Hautes Etudes du Culot. Mes parents ont fui le Cambodge en guerre en 1975, ils sont arrivés à Hérouville St Clair dans la banlieue de Caen. C’est là que j’ai grandi, entre les tours et les vaches. Aujourd’hui, en bon p’tit parisien d’adoption, je me suis posé en famille dans le 93, à Montreuil.

Journaliste aguerri, quand et comment as-tu commencé ta carrière ? 

Malgré ma timidité maladive, j’ai toujours voulu être journaliste, pour raconter les autres. Sauf que le constat, c’est que des gens comme moi dans le poste, je n’en voyais pas, je n’en entendais pas: je n’ai vraiment pas ce qu’on peut appeler un physique de télé, je suis banlieusard, provincial, je ne suis ni un fils de, je n’avais pas de réseau, pas l’argent pour les études (personne ne m’avait parlé de bourses pour les financer à l’époque), bref, c’était mal parti. Alors avec des potos, j’ai lancé mon propre fanzine, « Fumigène », qui parlait de ce qu’on kiffait à l’époque : BD, jeux video, Hip Hop, vie du quartier. Et cette feuille de chou, photocopiée la nuit à la MJC, avec des ramettes de papier « empruntées » à la bibliothèque, a grandi avec moi. Ce magazine parle depuis de politique, de cultures (au pluriel, j’insiste) et de vivre-ensemble. On faisait tout, tout seul, en autodidacte, de la rédaction, à la maquette, à la production jusqu’à la diffusion et la promotion du titre. C’est comme ça que j’ai fini par attendrir Fawzi Meniri, alors attaché de presse chez Hostile Records (et qui continue de me donner les meilleurs conseils aujourd’hui), qui m’a connecté avec Jean-Eric Perrin, le boss de RER, LE magazine Hip hop des années 2000. J’y ai fait des piges pendant 6 mois, avant d’en être nommé red chef adjoint. Et de là, avec toujours pas mal de culot et de « rien-lâchage », je suis passé par les fenêtres de Radikal, Rollingtones, France 5, Générations, Le Mouv’, Radio Nova, Libération, France Inter, France Culture, Les Inrocks, Canal+, D8, France 4, jusqu’à MTV, BET, LCP et France Ô aujourd’hui.

Animateur, chroniqueur, journaliste, comment fais-tu pour passer d’un métier à un autre de façon si habile?

Il n’y a aucun calcul… On m’a souvent dit que j’étais à la radio, à la télé, dans ce que j’écrivais, comme dans la vie. Je ne le fais pas exprès, mais si c’est comme ça que les gens le ressentent vraiment, je suis archi content. Et puis, je pense être assez curieux, jamais blasé, avoir beaucoup d’empathie pour les gens, qui sont eux, les vrais héros de mes chroniques, de mes papiers, ceux qui prennent la parole dans mes émissions. J’ai interrogé avec autant de passion Beyonce, Christiane Taubira, Stéphane Hessel, le mangaka Jiro Taniguchi, un réfugié syrien arrivé jusqu’à Calais, ou le meilleur boulanger de Paris, Djibril Bodian.

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Comment as-tu réussi à imposer le ton qu’on te connaît, c’est à dire intelligent et engagé ? Est-ce nécessaire d’avoir des convictions dans ton métier ?

Oh, ça c’est vraiment gentil les P’tits Parisiens ! Je ne sais pas pour les autres, mais je n’ai jamais caché les miennes, plutôt en faveur de la solidarité et du vivre-ensemble. J’anime pas mal de rencontres pour des associations de quartier, des collectifs, autour de la notion de « discriminations », d’égalité réelle pour tou-te-s : droit de vote des étrangers ou contrôle au faciès, réussite des gamins dans les quartiers, en passant par la Marche des Fiertés. J’ai même été élu de l’opposition dans ma ville d’origine ! J’ai mis en scène et animé la cérémonie antiraciste parodique les « Y’a Bon Awards » pendant quelques années. Et je pense que tout ça m’a fermé quelques portes dans le game, mais bon. C’est le game.

D’ailleurs en ce moment, tu animes l’émission « Flashtalk », une émission qui tourne autour de sujets profondément actuels et dont les intervenants ne sont autres que les citoyens.  Tu nous expliques ?

C’est 2 fois par mois sur France Ô et LCP. L’idée, c’est d’adapter le concept de flashmob, au débat citoyen. On choisit un thème qui fait l’actu, et avec Valérie Brochard, qui co-anime l’émission, on invite via les réseaux sociaux les gens à nous rejoindre dans un lieu public pour débattre, témoigner, gueuler, partager. C’est un peu le délire Nuit Debout avant l’heure, mais avec des caméras de télévision et des contradicteurs. Et sans les CRS qui nous mettraient sur la gueule …

Penses-tu qu’on puisse développer ce genre d’émissions où la parole est donnée facilement aux français ?

En tout cas, elles sont plus que nécessaires dans le PAF. Parce que si on compte sur les politiciens pour répondre sans calcul aux interrogations des citoyens lambda, on peut toujours attendre. Vous le sentez comme moi, dans la rue, les gens ont envie de parler, ont envie d’agir, ont envie de réfléchir, dans le collectif, mais aussi à la cool. Malheureusement, aujourd’hui, une grande majorité ne fait ni confiance aux élites, ni aux médias traditionnels, pour le faire. A mon petit niveau, en qualité de passeur, on arrive à faire que cette parole soit entendue, et portée de façon naturelle, détendue, sans pression. Dans mon magazine Fumigène, dans #FlashTalk … Je suis très heureux de faire cette émission de service public, sur le service public : au moment où on en a le plus besoin, je croise les doigts pour que les patrons des chaînes ne la supprime pas !

Les P’tits Parisiens sont absolument fans de ton magazine Fumigène. Comment est venue l’idée ? Où peut-on se le procurer ?

Fumigène est réapparu après les attentats de Janvier 2015. Avec d’autres copains journalistes/photographes/associatifs, dans la même mouvance que moi (Nora Hamadi, Eros Sana, Julien Pitinome, Nnoman, Fawzi Meniri très vite rejoints par d’autres, de Nadir Dendoune à Jean-Michel Sicot ou Peggy Derder, et pas mal de vingtenaires), on a senti le besoin de rapidement publier un média positif de référence, concernant les habitants des quartiers populaires, qui allaient devenir les bouc-émissaires parfaits à tous les malheurs de notre pays. Alors on n’a pas réfléchit, et on a fait ce trimestriel Fumigène, consacré au vivre-ensemble, avec nos maigres moyens. Il est gratuit, distribué à 20 000 exemplaires dans pas mal de magasins en Ile-de-France, mais aussi à Lyon, Marseille, Caen, Lille, Strasbourg, etc. Mais surtout, de la main à la main, par des associations dans tout le pays.

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Les réseaux sociaux n’ont pas de secret pour toi, on te voit un peu partout sur la toile, on te soupçonne même d’avoir le don d’ubiquité : est-ce important pour toi d’être autant présent ?

Je ne suis pas partout, tu ne trouveras rien sur YouPorn, -d’ailleurs, personne n’aurait envie de voir ça ! Plus sérieusement, les réseaux sociaux me permettent de partager mes émissions, mais aussi des infos, des articles importants, des initiatives positives, pour mobiliser, avertir, faire convergence. Mais attention, je poste aussi mon lifestyle : les petits plats de ma chérie, qui est chef, ce que je fais avec ma fille de 13 mois (même si elle a toujours des gros emojis pour cacher son visage de poupon), mes rides dans la nightlife de Paname, mes voyages autour du monde, ou mes coups de cœurs BD, je suis archi geek. Je ne mens pas sur ce que je publie sur Facebook, Twitter, Insta, Snap ou Periscope, c’est ma vie, pour de vrai.

On te connaît aussi en tant qu’animateur sur MTV ! Voudrais-tu nous faire profiter de ton savoir musical en nous énumérant quelques chansons qui tournent en boucle dans ton téléphone?

En ce moment, les albums de mes gars du Havre, Tiers Monde et Brav’, ils font partie des meilleurs MCs du moment, comme MHD, mes compatriotes des Casseurs Flowters, ou toujours le King, Oxmo Puccino. Mais aussi tout ce que produit ce génie de Diplo. Je ré-écoute du Papa Wemba, en hommage à notre vieux père, et Calypso Rose, l’increvable reine de la discipline, que j’ai reçue lors d’une Nuit Zébrée pour Radio Nova il y a quelques semaines. Dans la caisse, je vais pas te mentir, comme j’ai encore un auto-radio avec lecteur CD, je fais tourner les 3 Cds qui traînent là : « Noir Fluo » de Leeroy, l’album des Shin Sekaï, et « Négritude » de Youssoupha.

Peux-tu nous parler de tes futurs projets?

Fumigène #04 est en chantier, livraison mi-Juin, mais on dessine déjà les grandes lignes du #05 qui sortira à l’automne. On va fêter les 35 ans de Radio Nova à la rentrée, ça va être fat : je suis tellement heureux dans cette famille de zèbres. Je fête aussi mes 5 ans d’activité sur MTV, une chaine que je regardais en piratant le câble quand j’étais gamin, et qui est venue me chercher pour l’incarner. Je planche d’ailleurs sur une nouvelle émission musicale très « entertainment » pour la rentrée, au cas où ils me gardent… Il est encore un peu tôt pour vous dire où je serais à la rentrée, je bosse, je réfléchis, je rencontre des gens … Ce qui est sûr, c’est que comme tous les ans, je suis au chômage en Juin. Ah ouais, la télé, c’est archi cool, mais surtout, archi précaire.

Que signifie Paris, la ville lumière, pour toi ?

Une ville multiple, cosmopolite, en perpétuel mouvement, où on passe de l’ombre à la lumière justement : on essaye tous « d’en être », et de rester dans cette lumière le plus longtemps possible… Je sais qu’un jour, je vais passer de mode, et ce sera normal : vu d’où je viens, je n’aurai jamais pensé être ici, à répondre à tes questions. Et puis Paris, comme toutes les grandes villes du monde, c’est le spot très branché qui peut côtoyer la pire injustice … Je me rappelle d’une soirée au Wanderlust, son à fond, les gens lookés qui se chinaient, où on voyait les tentes des migrants juste en dessous, dans la plus grande précarité. Malgré tout, je me dis à chaque fois que je passe devant la Tour Eiffel, qu’au même moment, le monde entier voudrait être à ma place.

Quand tu n’es pas en train de travailler, où peut-on te croiser à boire un verre, manger en terrasse ou danser jusqu’au petit matin ? 

Pour bouncer : Favela Chic, Dowtown Café à Répu, les Yard Parties, les Hip Hop Loves Soul ou les soirées Comme des NWSH. Paname Art-Café à Répu, pour rire. Pour manger : Atelier Gambey par Pierre Sang à Oberkampf. Le Baratin ou Le Lao Siam, à Belleville. QueDuBon près des Buttes Chaumont. Chez Miki dans le quartier japonais. Chez moi à Montreuil: Gros Gourmand ou Rio Dos Camaros.  Pour déjeuner ou bruncher j’aime aller à La Maison Plisson, accueil produits gourmets au top. J’attends avec impatience l’ouverture de la cantine marocaine Yemma, de mon poto Abdel Alaoui. Et pour le grand air, je prends un billet de train pour rentrer à la maison, sur la côte normande. Ah ouais, on n’oublie pas d’où on vient !

 

Propos recueillis par Les P’tits Parisiens

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