Portrait: Amelle Chahbi

Portrait: Amelle Chahbi

Alors qu'elle s'apprête à remonter sur les planches pour son spectacle Où est Chahbi?, Amelle Chahbi a consenti à se dévoiler. Son talent incontesté et incontestable la porte au rang des comédiennes les plus performantes de sa génération. Mais elle réussit surtout à utiliser son œil magique pour voir les choses qu'on ne perçoit plus et changer le monde à sa façon. Engagée et déterminée, c'est avec douceur qu'elle impose ses idées. Mais surtout elle sait d'où elle vient et sa force est là. Discussion autour d'un café à l'Hôtel du Temps.

Bonjour Amelle ! Peux-tu te présenter ? 

Je suis née et j'ai grandi au centre de Paris. J'ai sûrement eu de la chance géographiquement puisque j'étais à cinq minutes de la culture. C'est ce qui m'a donné envie de faire un métier artistique. Après le bac, je suis admise à l'école de théâtre Béatrice Brout. En revanche, je me suis vite ennuyée. J'ai grandi dans une culture de la vanne et il me manquait ce côté-là. Certes, j'ai appris beaucoup de choses, notamment la diction, le placement sur scène mais il me fallait autre chose. A cette époque, le weekend j'allais souvent voir du stand-up avec mon pote Thomas N'Gijol. Du coup, j'ai proposé à mon professeur de théâtre des textes de stand-up que j'écrivais. Je voulais les tester sur ma classe même si avec du recul je me rends compte qu'ils étaient nuls ! Quand tu commences, tu ne comprends pas le rythme de la vanne, le placement des mots pour faire rire. C'est assez technique. Par la suite, j'ai quand même décidé de tester les scènes ouvertes pour me retrouver face à un public non acquis. J'ai commencé par des bides retentissants. C'est là que tu comprends qu'il faut écrire, être à l'aise et pratiquer cet exercice le plus souvent possible.

Est-ce directement après l'école que tu es entrée au Comedy Club ? 

A force de voir mes amis lors de scènes ouvertes, on a formé une troupe qui s'appelait "Barres de rire". Personnellement, j'ai toujours adoré aller au théâtre. Par contre, je me suis vite rendue compte que je n'étais pas forcément la cible directe. J'allais, par exemple, voir Pierre Palmade et Michèle Laroque et dans la salle je ne voyais aucune mixité. Je me demandais où étaient les gens qui me ressemblaient. C'est vraiment une question qu'on s'est posé avec Thomas, Fabrice et le reste de la troupe. On s'est dit qu'il fallait changer ça, monter notre truc et c'est ainsi que "Barres de rire" est née!

Avez-vous eu le succès escompté ?

Oui, la salle était pleine. Il était donc évident que ces gens attendaient ce genre de spectacles. Et de là, Kader Aoun, l'ancien bras droit de Jamel Debbouze, un mec assez curieux, a entendu parler de notre troupe. Il est venu, il a trouvé le concept super et nous a présentés à Jamel. Il a voulu mettre de la lumière sur nous car même si ça faisait un petit buzz, on n'intéressait pas les journalistes. Alors on a changé le nom, on est devenu le "Jamel Comedy Club". A partir de là, on a retenu l'attention des médias.

Comment passe-t-on du petit Théâtre de Ménilmontant au buzz et par conséquent aux Zénith ? 

On le vit très bien car on se dit que tous les jeunes présents dans le public sont touchés. On a eu envie de leur donner envie, de créer le désir chez eux d'aller voir des pièces, des expositions. Il y avait une niche qui n'était pas encore exploitée et on allait s'en occuper. Nous sommes restés quelques années au Jamel Comedy Club. Puis on a décidé de laisser la place aux autres et de créer des projets individuels.

Est-ce à ce moment-là que tu montes la pièce "Amour sur place ou à emporter" avec Noom Diawara ?

En fait, je voulais vraiment raconter une histoire. Je m'entendais bien avec Noom et on s'est lancé dans le projet ensemble. On a décidé d'apprendre à écrire en allant voir toutes les pièces à l'affiche. Après avoir trouvé l'intrigue, nous avons commencé la rédaction à quatre mains.

Cette pièce a connu un vrai succès ! 

Tellement qu'au moment où on lance le projet du film, il y a encore des réservations. Gros dilemme. On décide de faire jouer la pièce par Sabrina Ouazani & Oumar Diaw. Leur première s'est absolument bien passée !

Pendant ce temps-là tu tournes le film ?

On finissait l'écriture puis je l'ai réalisé et j'ai joué dans ce film. Je  ne referais plus tout à la fois. C'est beaucoup de pression et je n'étais pas assez concentrée sur mon jeu car j'étais en panique pour les comédiens, je voulais absolument que ce soit nickel pour eux. Moi je passais en second plan.

Tu te définis plutôt comme humoriste ou comédienne ? 

Je suis les deux, en mode cainri !

Après ce film tu reviens sur scène et toute seule cette fois. Tu nous expliques ? 

C'était nécessaire que je fasse ce seule en scène. Je n'avais jamais eu le temps. Ma pièce, Où est Chahbi? est sur la quête d'identité. C'est finalement une façon de me livrer par le biais des personnages que j'incarne.

Justement ce sujet, l'identité, tu le portes comme un sacerdoce dans ce spectacle. Est-ce ton combat en tant que comédienne française ? 

En France, les choses s'améliorent un peu... Ce n'est pas si simple car on est mis dans des cases. Et peut-être qu'on y reste car dans nos spectacles on fait aussi beaucoup d'humour communautaire. Mais ça bouge. Aujourd'hui je vois les journalistes, des rebeus, des renois, qui ont donc accès aux médias et ca va être eux les futurs programmateurs. Le changement arrive. Personnellement, je me bats pour jouer dans des théâtres magnifiques. Je veux que ma cible naturelle aille dans ce genre d'endroits et ça leur donnera envie d'aller voir d'autres pièces dans d'autres jolis théâtres...


C'est Josiane Balasko qui met en scène cette pièce. Comment vous êtes-vous rencontrées ?

J'ai demandé à la rencontrer. Josiane ne me connaissait pas et pourtant a été très réactive. Elle a pris en compte ma demande et le soir même a regardé toutes mes vidéos. On a pu se voir par la suite et on a fait le point ensemble sur mes personnages et mes envies. A la fin, elle m'a donné rendez-vous le lendemain à 14h. Comme ça ! J'ai dû demander à mon producteur si ça voulait dire que c'était bon ! Elle est géniale. Elle m'a appris beaucoup de choses, notamment la musique du rire.

Quelle est la réaction du public ?

Dans la salle il y a des personnes qui ne me connaissent pas du tout, des personnes âgées souvent, qui viennent pour Josiane Balasko. Elles sont assises à côté de femmes voilées, de jeunes étudiants, de jeunes de quartiers. C'est ça ma passion. Quant à la réaction je dirais qu'elle est unanime. Du moins c'est comme ça que je le perçois.

 On change de sujet car on aimerait parler de "Pourquoi nous détestent-ils?", une série documentaire en trois volets qui tente de déconstruire les clichés au sujet des Arabes, des Noirs et des Juifs. Peux-tu nous en dire plus?

Alexandre Amiel a lancé ce projet avec trois sujets, un sur les juifs dont il s'est occupé, celui sur les arabes que j'ai géré et celui sur les noirs réalisé par Jean-Baptiste Légal. Alexandre est hyper intelligent et a une bonne mentalité, il est en harmonie avec lui-même. Attaché à sa culture sans pour autant l'imposer. Il avait ce projet en tête depuis quelques temps et me l'a proposé, j'ai dans un premier temps réfléchi car le documentaire est un format spécifique que je n'avais jamais touché jusque là. Mais avec tous les événements qui se sont produits, j'ai eu envie de participer pour aider à faire avancer les choses. J'ai donc accepté.

Comment se lance-t-on dans ce genre d'aventures ?

Il faut avoir beaucoup de temps, il faut parler longtemps avec les intervenants pour obtenir quelque chose de concret. Mais surtout j'avais peur car je ne prétends pas être journaliste. J'appréhendais sur le fait d'ouvrir ma porte, d'interviewer mes amis, ma famille, des personnalités qui m'interpellent mais qu'on ne voit pas forcément à la télévision... Au final, c'était naturel. Après avoir fait le constat qu'on donne toujours la parole aux mêmes alors qu'ils ne sont pas forcément légitimes, j'ai tenu à montrer qu'il y a des arabes cultivés et ultra intelligents, je leur ai tendu le micro. A tous ces gens, j'ai demandé leur rapport à la France et ça me tenait à coeur d'en parler car en tant que rebeus nous sommes tous présumés coupables aux lendemains d'événements majeurs comme les attentats et à la fois je comprends à 100% qu'on puisse avoir peur. C'est assez déroutant. Donc j'ai voulu aller poser des questions naïvement et sincèrement pour montrer aux racistes qu'ils peuvent se détendre.

Ce n'était pas difficile de se livrer personnellement en sachant que ton public allait le voir ? 

C'est très difficile. Je tiens à préserver ma vie. J'avais peur de l'image que pouvait renvoyer ce documentaire au sujet de mes proches. Je n'ai rien monté, j'ai laissé des plans séquences pour que leurs propos ne soient pas biaisés et qu'on ne comprenne pas l'inverse de ce qu'ils ont voulu dire.

Il y a cette scène qui sort du lot, reprise par beaucoup de médias, où tu fais face à un raciste. Comment l'as-tu vécue ? 

Je t'explique: si tu me pousses à peine dans la rue je réagis au quart de tour. Mais là j'ai dû rester calme comme jamais. Je savais que je devais instaurer le dialogue et je ne voulais absolument pas lui donner ce qu'il attendait: de la violence verbale. Tous mes sourires sont des sourires de gêne. Je regardais beaucoup le journaliste en mode "on fait quoi là?!" . Tu rigoles, tu respires profondément. Et au final, même la haine ne vient pas car tu n'y crois pas. Je n'avais jamais entendu le mot épuration dans la bouche de quelqu'un. C'était hyper flippant. Mais avec vingt minutes supplémentaires je suis sûre que je pouvais l'inviter au Maroc ! Plus sérieusement, je suis sûre qu'il est rentré chez lui déboussolé.

Et après tout ça: as-tu un message à transmettre ? 

J'ai une chose à dire: il faut foncer, tête baissée. Même si tu rates c'est pas grave, relève toi et fonce.

Que représente Paris pour toi ?

C'est mon poumon, c'est pire que ma ville. Je suis née ici, j'ai grandi ici. Il y a tellement peu de vrais parisiens.

Où peut-on te croiser quand tu n'es pas sur scène ? 

Quand je suis en tournée je vais dans les chichas pour donner des flyers sur mon spectacle car je reste persuadée que les gens ne viendraient pas d'eux mêmes, c'est cher le théâtre. Sinon je dîne au restaurant Le Derrière: c'est un kabyle qui est arrivé en France il y a quelques années et avec son frère ils se sont battus pour réussir. C'est devenu un des endroits les plus branchés de Paris. Pour boire un verre je vais à la chicha de mon frère où les thés à la menthe sont à tomber, Le Lips.

Propos recueillis par Louisa Marteau-Rehaz

Photos pour Les P'tits Parisiens : Zaher Rehaz

Pour suivre son actualité, c'est par ici

Après son succès au Théâtre de Paris, Amelle Chahbi joue les prolongations au Théâtre de l’Archipel 17 boulevard de Strasbourg - 75010 Paris

Du vendredi 04 novembre au samedi 31 décembre 2016

Tous les vendredis & samedis A 21H3

Où est Chahbi
Du 4 novembre au 31 décembre 2016
Théâtre de l'Archipel
Réservation: ici

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